Votre conseil d’administration a-t-il ce qu’il faut pour faire face à une crise géopolitique?
Il ne suffit pas d’évaluer les menaces. Pour les gérer, les conseils d’administration ont besoin d’un plan systématique.

Aux premières heures du vendredi 13 juin, le PDG de l’entreprise appelle son conseil d’administration (CA) : « La guerre a éclaté entre l’Iran et Israël. Qu’est-ce que cela signifie pour nos affaires? Le conflit est-il susceptible de s’aggraver et, dans l’affirmative, l’entreprise a-t-elle la volonté et la capacité de faire face à tous les scénarios possibles? »
Les décisionnaires d’entreprise ne peuvent pas se fier à des reportages approximatifs et peu fiables qui prennent rarement en compte les effets sur le commerce, et encore moins sur une entreprise en particulier. Pour le CA, il ne suffit pas non plus de recenser les menaces extérieures, mais bien de comprendre comment celles-ci se recoupent avec les intérêts propres, souvent uniques, de l’entreprise dans les principaux marchés. Le PDG, lui, a besoin d’une évaluation systématique, cohérente et complète de la manière dont les événements pourraient se dérouler et toucher l’entreprise, puis de la façon d’y répondre. Ce devrait être une priorité pour le CA.
Il est trop facile d’être pris au dépourvu. Il y a trois ans, lorsque les forces russes ont attaqué l’Ukraine, peu de gens avaient prédit l’effet que cela aurait sur les entreprises présentes en Russie. De fait, les gouvernements occidentaux n’ont pas tardé à imposer au pays de lourdes sanctions. Indignés, les consommateurs des marchés nationaux ont en effet réclamé que les multinationales de leur pays se retirent complètement du marché russe. Le risque pour la réputation et le risque juridique liés au fait d’ignorer ces appels étaient probablement énormes. En conséquence, des milliards de dollars d’investissements, sans parler de 30 années d’un minutieux travail de valorisation de la marque par certaines des plus grandes entreprises du monde, étaient soudainement et inopinément mis au rancart.
« Il ne suffit pas de déterminer les menaces possibles, il faut aussi comprendre comment elles peuvent se recouper avec les intérêts propres, souvent uniques, de l’entreprise. »
Il ne faut pas surestimer les répercussions. Le jour où McDonald’s a ouvert son premier point de vente russe sur la place Pouchkine à Moscou, en 1990, alors que le système communiste vacillait, quelque 30 000 Russes ont fait la file pour se procurer un Big Mac. Ainsi, la marque est devenue un symbole emblématique de la transition postcommuniste. Selon McDonald’s, la décision de se retirer a été prise sur la base de cinq questions, principalement d’ordre commercial. La cinquième est la plus révélatrice : La présence de l’entreprise est-elle « en accord avec ses valeurs »? La réponse négative signifiait que, pour la première fois dans l’histoire de l’entreprise, McDonald’s se retirait d’un marché étranger.
Peu d’entreprises avaient imaginé un résultat aussi spectaculaire. L’ex-secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, célèbre pour avoir parlé des « connus connus » et des « connus inconnus » de la gestion du risque, a compris que ces événements dits « cygnes noirs » semblent impossibles à croire jusqu’à ce qu’ils se produisent. Toutefois, de nombreuses transformations géopolitiques, même si elles ne sautent pas toujours aux yeux, peuvent être détectées très tôt.
La guerre tarifaire lancée par le président américain Donald Trump le 2 avril, par exemple, avait été clairement annoncée pendant sa campagne électorale (mais peut-être pas son ampleur). Lorsque des sociétés pharmaceutiques américaines se sont installées en Irlande, pays où l’impôt est peu élevé, ce ne sont pas les changements potentiels au régime fiscal irlandais qui ont suscité des doutes quant à leur stratégie d’affaires. C’est plutôt la Maison-Blanche qui a exercé des pressions pour que les activités soient délocalisées. Les entreprises américaines qui se sont installées en Irlande et ont réexporté vers les États-Unis représentent une part importante du déficit commercial des États-Unis avec l’UE et se sont retrouvées dans le collimateur. Soudain, les géants de l’industrie pharmaceutique ont rapatrié par avion d’Irlande vers leur siège américain des ingrédients médicamenteux d’une valeur de plusieurs milliards de dollars afin de devancer les échéances tarifaires, certains envisageant même de construire de nouvelles installations dans leur pays.
Comment et où se manifestent les menaces
Le CA doit donc commencer par dresser la liste des principaux événements géopolitiques susceptibles de perturber les activités de l’entreprise. Des entreprises comme les constructeurs automobiles, aux chaînes d’approvisionnement mondiales et complexes et qui évoluent dans plusieurs marchés, peuvent être particulièrement vulnérables, car un événement défavorable survenant n’importe où dans le monde peut avoir des répercussions presque inexorables. Il ne suffit pas non plus de se préparer à un seul événement à risque. Même une entreprise bien préparée peut être dépassée lorsque plusieurs événements à risque, par exemple des bouleversements politiques combinés à une catastrophe naturelle, se produisent simultanément. De même, un événement peut en entraîner un autre dans une réaction en chaîne dont les répercussions secondaires, voire tertiaires, peuvent être pires. Par exemple, une attaque terroriste peut être contenue, mais, si les autorités décident de fermer les routes, les chemins de fer ou les ports, les activités peuvent être durement touchées.
Les entreprises doivent également être particulièrement attentives à leur « point de vulnérabilité unique ». Le blocage par l’Iran du détroit d’Ormuz ‒ par lequel transite un cinquième du pétrole mondial acheminé par voie maritime ‒ a récemment fait l’objet de craintes, même si cela pouvait sembler improbable. Toutefois, pour les importateurs qui dépendent de cette voie maritime, il s’agit d’un risque qui ne doit jamais être ignoré. Le coût potentiel d’un événement assez peu probable a été bien illustré lorsque le porte-conteneurs Ever Given est resté bloqué dans le canal de Suez en mars 2021, interrompant le trafic maritime pendant une semaine entière. Même les événements positifs peuvent avoir des conséquences négatives. Ainsi, après l’assouplissement des restrictions imposées par la COVID-19, qui a galvanisé la demande de biens de consommation, les ports californiens ont eu du mal à faire face à l’augmentation du volume de navires et de camions, ce qui a fait grimper les prix de détail.
En outre, toutes les entreprises ne sont pas touchées de la même manière par un même événement. Nombreuses sont celles, en particulier dans le secteur de l’hôtellerie et de la restauration, qui auraient été menacées de faillite pendant les confinements en raison de la COVID-19 si les gouvernements n’avaient pas décidé de leur venir en aide. Mais les entreprises dont le personnel pouvait télétravailler ont prospéré en ligne. Plus récemment, une importante panne d’électricité survenue en avril en France, en Espagne et au Portugal (dont les premiers rapports suggéraient qu’il pouvait s’agir d’un sabotage) a causé un léger désagrément à de nombreuses entreprises. Pour d’autres, en revanche, la situation était différente. Les entreprises de produits surgelés, les hôpitaux et même certaines banques, dont les données auraient pu être menacées, auraient pu subir d’énormes pertes si la panne s’était prolongée.
Des accidents arrivent. Mais le sabotage, le boycottage et même le terrorisme peuvent être dirigés contre une entreprise simplement en raison de sa nationalité supposée. Les vacanciers et les consommateurs canadiens, par exemple, ont boycotté les produits américains après que le président Trump a commencé à remettre en question la souveraineté du Canada. Des entreprises liées à la Russie, elles, ont vu leurs avoirs gelés à la suite du conflit en Ukraine. Et certaines grandes marques de détail américaines ont été les vecteurs de manifestations politiques anti-américaines.
« Comme le soulignent souvent les gestionnaires de risques, la plus grande menace est généralement celle à laquelle on n’a jamais pensé. »
Mais même le gestionnaire de risques le plus prévoyant aurait eu du mal à prédire que les entreprises danoises installées en Égypte seraient confrontées à la colère des foules protestant contre les « caricatures de Mahomet » publiées dans un magazine danois en 2004.
Situations prévisibles ou non, les CA doivent adopter une vision élargie et non conventionnelle. Comme les spécialistes en gestion de risques aiment le souligner, « la plus grande menace est généralement celle à laquelle on n’a jamais pensé ». Il peut être utile de réfléchir aux pires scénarios ou d’acheter des renseignements commerciaux auprès d’agences réputées. Mais la méthode la plus efficace, bien que souvent négligée, pour détecter les signes avant-coureurs est sans doute d’activer les sources internes de renseignements de l’entreprise sur le terrain. Tous les acteurs, des ventes et du marketing au service juridique et de la conformité, peuvent apprendre à repérer les changements inhabituels dans leurs marchés. Le CA doit alors veiller à ce que des canaux de communication solides soient en place afin de recevoir l’information en temps voulu. Une fois rassemblés tous les points de données et toutes les spéculations, l’ensemble du CA doit discuter de la manière de classer ou d’évaluer chaque risque d’une façon cohérente et comparable.
Relever le défi
Le niveau de risque qu’un CA est prêt à tolérer est inhérent au processus d’évaluation des risques. Une société de financement qui jouit depuis des siècles d’une réputation de banque discrète et privée pourrait être beaucoup plus réfractaire au risque qu’une jeune pousse de la Silicon Valley désireuse de connaître un essor rapide. Les entreprises dont les marques sont exposées, en particulier les entreprises de biens de consommation à rotation rapide, évitent souvent la mauvaise publicité en engageant leurs détracteurs les plus implacables. Les membres du CA doivent véritablement comprendre l’ADN culturel de leur entreprise.
Comment le CA peut-il se préparer à une crise? En cas de catastrophe dans un marché restreint, la réaction la plus prudente pourrait être de ne rien faire et d’attendre. Une simple police d’assurance couvrant les dommages éventuels, une couverture financière ou le recours au télétravail peuvent suffire. Lorsqu’une réponse plus énergique s’impose, il faudra au CA un plan B prêt à l’emploi et pouvant être exécuté rapidement, testé et mis à jour régulièrement. Cela soulève de nombreuses questions importantes. Qui prendra les choses en main si, par exemple, les ponts sont coupés avec une usine éloignée ou si les systèmes de communication tombent en panne? Y a-t-il, ailleurs dans l’entreprise, des cadres ayant une expérience de la gestion de crise qui pourraient voler à la rescousse? Leur savoir-faire serait-il pertinent même dans un marché différent, à un moment différent et dans le cas d’un événement différent? Dans quelle mesure les relations de l’entreprise avec les pouvoirs publics sont-elles solides? Peut-elle compter sur leur aide? L’opinion publique est-elle favorable à la marque?
Compte tenu du large éventail de questions à couvrir, une gestion efficace du risque géopolitique nécessitera fort probablement un certain degré de travail d’équipe au sein du CA. Indépendamment de leurs responsabilités officielles, la plupart des membres du CA auront des points de vue intéressants, et nombreux sont ceux qui peuvent jouer un rôle important en évaluant les dangers et en intégrant les bonnes pratiques dans l’ensemble de l’organisation.
Six points d’action pour le CA
- Cultiver une variété de sources de renseignements, en particulier au sein des parties prenantes bien placées.
- Déterminer le « point de vulnérabilité unique » de l’entreprise qui ne doit pas être exposé au risque.
- Élaborer un système d’évaluation des risques cohérent (même imparfait) et comparable d’un marché à l’autre.
- Veiller à ce que les membres du CA s’entendent sur le niveau de risque que l’entreprise est prête à tolérer et l’énoncer de manière explicite.
- Ouvrir les discussions sur les risques à l’ensemble du CA, et pas seulement à une ou deux personnes clés.
- Donner à tous les membres du CA un rôle dans la définition des risques possibles et la préparation.
CONRAD WOODY
Associé et chef de la Pratique Associations et affaires d’entreprise des États-Unis
États-unis
MATS-OLA BYDELL
Associé et chef de la Pratique Conseil d’administration
États-unis
www.odgers.ca

